9- Drôle de guerre

C’est où la France?

En cette année 1937, notre professeur d’histoire et de géographie est un jeune agrégé débutant de grande taille: Jean Dresch, qui deviendra par la suite (après la guerre) directeur de l’Institut Géographique National, et membre du Comité Directeur du Parti Communiste.   Pour l’heure il se montre soucieux de nous préparer à faire une bonne prestation à l’oral du baccalauréat. Le programme de géographie est la France. Il a vite fait de repérer qu’ aucun de nous ne connaît la France. Il se montre pratique:

—L’examinateur va vous interroger à l’oral sur une région: mettons le Bassin Parisien, ou le Jura. Il faut que vous puissiez parler assez avant qu’il ne s’aperçoive de votre ignorance. Sachez que toutes les régions de France se répartissent en quatre types de végétation, formant quatre paysages caractéristiques: la prairie, le bocage, la garrigue et le maquis. Je vais vous les décrire, et vous indiquer sur la carte où ces paysages se rencontrent.   Vous commencerez par vous étendre sur le paysage, la végétation de la région sur laquelle vous serez interrogé. Si vous gardez bien en tête mes descriptions, vous pourrez en parler pendant dix minutes. Pour le reste, essayez quand même d’apprendre un peu par cœur et de situer la Nomenclature.

Il appelle ainsi les noms des villes, des fleuves, des montagnes, etc. C’est à ses yeux la composante humaine de la géographie: les gens ont tendance à se rassembler à la limite entre deux végétations, pour échanger leurs produits, ou bien sur les cours d’eau, au bord des mers, parce que l’eau facilite les communications.

Quelques mots à propos de cette géographie, que j’ai eu l’occasion d’enseigner autant que les mathématiques.

Un bocage est une région où les champs sont enclos par des levées de terre portant des haies qui marquent les limites de parcelles séparées par des chemins creux: de loin cette végétation donne l’impression d’être une forêt.

La garrigue et le maquis sont les végétations en terrain sec du pourtour méditerranéen.

La prairie est une végétation d’herbes qui peut abriter une grande biodiversité si le sol est pauvre; s’il est riche, un petit nombre de plantes élimine les autres.

La maladie de mon père est une source de soucis pour tous: Élie interroge un de ses amis francs-maçons qui est médecin:

—Entre frères, tu peux me dire la vérité: j’ai pour combien  de temps à vivre?

L’autre hésite, puis lâche:

—Cinq ans.

La prédiction s’est avérée exacte, hélàs: mon père décèdera en 1942; il n’existait à l’époque aucun traitement efficace.

Nous partons à Saint Nectaire pour les trois semaines de cure. L’albumine tombe à trois grammes: c’est la limite du syndrome nephrotique. Elle ne descendra pas plus bas.

Nous nous rendons ensuite à Paris pour voir l’Exposition Internationale. Il y a énormément de monde, on se bouscule dans le métro. J’admire le Palais de Chaillot, tellement plus beau que l’horrible Trocadéro qu’il a remplacé, mais je ne trouve aucun pavillon vraiment intéressant, excepté le Palais de la Découverte. Je suis bien plus intéressé par la visite de Paris: le Louvre, les Grands Magasins, et même le Musée Grévin.

De retour au Maroc en octobre 1937, nous déménageons pour nous rendre à Casablanca, où mes parents sont mutés.

Le professeur d’histoire et géographie, nommé   Proutier, éprouve une admiration sans bornes pour un jeune collègue du lycée de Rabat, qu’il tient pour un savant éminent: il s’agit de Jean Dresch, dont j’ai raconté comment il nous enseignait à parler pendant un quart d’heure d’un pays que nous n’avions jamais vu en donnant l’impression que nous le connaissions. En revanche il exprime des vues nationalistes opposées à celles de son modèle.

En Mars, c’est l’Anschluss:   Hitler proclame l’annexion de l’Autriche, les juifs autrichiens sont traqués. L’Occident se contente de paroles verbales en guise de protestation. En Tchécoslovaquie au mois de Mai, les nazis provoquent des émeutes, la Tchécoslovaquie mobilise. Tout le monde a l’impression que la guerre est imminente.

Curieusement, les professeurs de gauche manifestent une grande inquiétude devant l’agressivité des hitlériens et pensent qu’ils veulent la guerre tout de suite parce qu’ils ont pris de l’avance dans la course aux armements.

Au contraire les professeurs conservateurs, en particulier notre professeur d’histoire Proutier, sont certains de la supériorité du fantassin français qui fera la différence. Il ajoute d’un air entendu que la France possède quelques armes secrètes ! Je n’ai jamais su lesquelles.

Drôle d’avenir

La rentrée de l’année 1938-1939 s’effectue sous le signe de la capitulation de Munich: il est clair que ni les Britanniques ni les Français n’ont aucune envie de faire la guerre, en tout cas pas pour les Tchèques, tandis que Hitler, loin de s’en réjouir, semble furieux qu’on lui ait refusé ainsi l’occasion de devenir un grand conquérant.

Le lycée Lyautey de Casablanca où je viens d’obtenir la deuxième partie du baccalauréat, comporte une classe de mathématiques supérieures à laquelle je m’inscris: le professeur est Raymond Badiou, mon ancien professeur au Lycée Gouraud de Rabat, promu à ce poste en 1937[1]. C’est une classe préparatoire aux concours des grandes écoles, qui requièrent au moins deux ans de préparation après le baccalauréat, mais la classe de deuxième année n’existant pas encore (elle sera créée en 1943), les élèves désireux de préparer ces concours continuent leurs études pour la plupart dans un grand lycée de Paris.

On connaît la suite: au printemps de 1939, les républicains espagnols sont vaincus et le général Franco engage une répression féroce; Hitler envahit ce qu’il reste de la Tchécoslovaquie après l’annexion des Sudètes. Il exige maintenant qu’on lui rende la ville « allemande» selon lui de Dantzig, Le journaliste français Déat écrit:

—Nous n’allons tout de même pas mourir pour Dantzig ?

Mais tout le monde, comme probablement aussi lui-même quoi qu’il prétende, a bien compris que Hitler veut à cette occasion coloniser la Pologne slave, en attendant l’Ukraine, comme il l’a écrit dans son livre Mein Kampf.

Mon père et moi nous partons pour la France en Août  1939;   après notre séjour de trois semaines pour la cure à Saint Nectaire il est prévu que nous irons à Paris pour m’inscrire au Lycée Saint Louis.

Mais la nouvelle du renversement d’alliance éclate: Staline, pressenti pour signer un pacte contre Hitler avec la coalition franco-britannique, mais voyant qu’elle a laissée tomber la Tchécoslovaquie, a préféré signer un pacte avec Hitler, qui ne fait aucune difficulté pour lui offrir les États Baltes dont la coalition franco-britannique avait refusé de  lui permettre l’invasion,  et un bout de Pologne, comme au bon vieux temps du Kayser Frédéric II et de Cathérine de Russie au XVIIIè siècle. En France, les communistes sont excommuniés. Cette fois la guerre est inévitable. Elle éclatera en septembre 1939.

La classe de mathématiques spéciales la plus proche, qu’on appelle « taupe arabe » est alors celle du lycée Bugeaud d’Alger. Je m’y rends le 1er Octobre, et j’arrive avec ma valise au lycée Bugeaud à onze heures du soir. On me dirige vers l’internat, où je suis reçu par un comité qui me demande si je suis bizuth ou ancien. Ce sera le début d’un débat pittoresque. Je réponds pour l’heure que je suis un «ancien» étranger, très fatigué par le voyage.  Mes interlocuteurs traduisent  dans leur langage: « Un anss impur « tandis que je m’écrase sur le lit qu’on m’attribue.

Je suis convoqué chez le proviseur: il m’annonce que le Général commandant l’Ecole Polytechnique a refusé mon dossier de candidature, qu’il renvoie, au motif que Polytechnique ne prend pas d’élèves «étrangers» en temps de guerre. Je commence à m’interroger: qu’est ce que je fais dans cette taupe ? ne vaut il pas mieux que je m’inscrive à la Faculté ? Mais les camarades ont l’air sympathique, je reste ici jusqu’à nouvel ordre.

La taupe arabe

Encore faut-il qu’ils m’acceptent: alors que l’hypotaupe de Casablanca ne possédait aucune tradition, la taupe arabe, c’est son nom, existe depuis longtemps et respecte autant de rites et de rituels qu’une vieille religion! Les taupins forment une communauté dotée de lois, ils parlent un jargon d’initiés.

Ils se posent à mon sujet un problème existentiel qui les préoccupe. Suis-je un anss’ étranger donc impur, ou un bizuth ? En logique ordinaire, je devrais être l’un ou l’autre: l’objet « elève des classes préparatoires » possède nécessairement la propriété: « bizuth » ou:  « ancien.» Un bizuth n’est pas un ancien; un ancien n’est pas un bizuth. Mais la taupe arabe est engluée dans une « logique modale », et même temporelle: les propriétés comme les événements peuvent être possibles, ou impossibles, ou contingents, ou nécessaires, et ne sont surtout pas immuables, elles varient dans le temps. L’objet peut avoir la propriété bizuth jusqu’à une certaine époque, et quand l’époque est passée non seulement il ne l’a plus mais il ne l’a jamais eue.   Ce qu’ils expriment par la formule: « un ancien n’a jamais été bizuth. » Quand un bizuth devient ancien, il l’a toujours été : son passé a été la cause de son futur; son futur en se réalisant explique son nouveau passé reconnu; il efface le passé réel qui n’a jamais eu lieu.

 On décrète que je suis encore un bizuth puisque je n’ai pas été bizuté: je dois l’être en toute justice ne serait ce que d’une manière symbolique.   D’ailleurs mon cas n’est pas isolé: nous sommes trois anss’ impurs de provenances diverses.

L’épreuve symbolique de bizutage n’est pas bien terrible, nous l’acceptons pour avoir la paix. Je me contente de signaler à l’assemblée des taupins que leurs préoccupations manquent d’actualité: à quoi jouent-ils ? Depuis un mois c’est la guerre, ils sont de la classe 1941, ils seront mobilisés dans un an, ils sont d’ailleurs tous inscrits à la Préparation Militaire Supérieure pour être officiers et passent le temps des récrés à réciter par cœur: « La discipline faisant la force principale des armées… »

La logique des taupins me fut d’un certain secours pour arriver à me situer dans le chaos qui allait s’abattre bientôt. Comment deviner qu’une catastrophe était imminente, que l’an prochain ce serait la paix, une drôle de paix, mettant fin provisoirement à une guerre franco-allemande perdue; que la classe 1941 ne serait pas mobilisée. Une réalité qui a toujours été possible, a été sur le moment jugée très improbable; pourtant elle allait bientôt se réaliser: après il faudrait bien admettre qu’elle était nécessaire.

L’hiver 1940 s’achève. On parle beaucoup d’une bataille du coté de Narvik en Norvège, et le mois de mai arrive : nous passons les épreuves écrites des concours, j’ai finalement présenté ma candidature à l’Ecole des Mines de Paris, et à l’Ecole Supérieure de l’Aéronautique, en espérant que je ne finirai pas fraiseur ou tourneur suivant la prédiction de mes anciens camarades de lycée.

Mais la Wehrmacht ignore la ligne Maginot, la Luftwaffe bombarde Rotterdam, dont la population civile prise de panique fuit vers le sud sous le feu des Stukas.

L’État major allié n’en est pas surpris: il suffisait de regarder la carte. C’est là, au nord de la France, qu’il faut que les fantassins s’affrontent au pas de charge dans les «tranchées», baillonette au canon, après une préparation d’artillerie, courant derrière les chars Renault fonçant à 30 kilomètres à l’heure. Gamelin y envoie en première ligne les tirailleurs sénégalais et le tabors marocains, le plus loin possible de la France.

Mais Guderian franchit les Ardennes infranchissables, traverse la Meuse sans être bombardé par l’aviation alliée qui arrive après , et ses chars roulant à 80 kilomètres à l’heure arrivent bientôt à Dunkerque derrière les Alliés avec l’appui de la Luftwaffe.

Oui, les Allemands seront bientôt à Paris, inutile de préparer les épreuves orales des concours, elles n’auront pas lieu. Réduits à l’oisiveté, nous allons à la plage.

 Après la débâcle de l’armée française en juin 1940 à Dunkerque, le vieux général Weygand, appelé pour  remplacer Gamelin remercié, a exigé qu’on arrête le combat et que le gouvernement demande l’armistice: c’est sa préoccupation majeure. Le gouvernement, pas l’armée! Selon lui la ligne Maginot qu’elle a réclamée et qui n’a servi à rien ne fait rien à l’affaire: l’armée n’est évidemment pour rien dans cette situation catastrophique, créée par le Front Populaire, les congés payés, les auberges de la jeunesse, et autres facilités accordées aux ouvriers! Tout est la faute de ce gouvernement, plus précisément de la République qu’il déteste. Il est persuadé que la Grande Bretagne sera envahie et s’effondrera en quinze jours et que la guerre est terminée. La République est donc supprimée, par le Maréchal Pétain auquel une écrasante majorité de députés ont voté des pleins pouvoirs, qu’il s’empresse aussitôt d’utiliser pour supprimer la République et la remplacer par lui-même. L’État français du maréchal Pétain peut alors demander l’armistice.

  Armistice

N’ayant plus rien à faire à Alger, je retourne à Casablanca, en compagnie d’un camarade de taupe tunisien: Yvon Scemla, qui va rendre visite à ses cousines du Maroc avant de rentrer à Tunis. Son oncle et sa tante s’occupent de la femme de Pierre Mendès France, née Cicurel, qu’ils connaissent: son mari serait sur le point d’être arrêté, nous ne savons pas pourquoi. Nous apprendrons par la suite les manigances de Pierre Laval qui a organisé l’arrestation de tous ceux qui voulaient continuer la guerre. C’est à Casablanca que nous apprenons l’armistice, et le partage en deux du territoire français.

 Drôle de paix

 Les nouvelles de Paris en zone occupée mettent plus de temps à nous parvenir: les autorités d’occupation n’acceptent que des communications interzones familiales par une carte postale ouverte sur laquelle des phrases standard sont pré-imprimées. Je reçois donc une carte du Directeur de l’Ecole des Mines de Paris m’annonçant: « reçu examen Paris; bons baisers Friedel directeur mines ». Je réponds: « suis à Casablanca; quand puis je venir Paris; affection». Le directeur me répond à son tour: «  oncle Descombes vous attend à Saint Etienne ; affectueusement ». J’envoie par la Poste une lettre au Directeur de l’Ecole des Mines de Saint Etienne, en zone non occupée: il me confirme en retour que son Ecole accueillera les élèves reçus à toutes les grandes Ecoles qui ne peuvent se rendre en zone occupée pour une raison quelconque.

Je finis par embarquer fin Novembre dans un convoi pour Marseille, et j’y prends le train pour Saint Etienne, où j’arrive couvert de suie après avoir traversé un nombre incalculable de tunnels dans les Cévennes. À l’Ecole des Mines, cours Fauriel, je fais la connaissance de mes nouveaux camarades, qui sont naturellement presque tous élèves ingénieurs de l’Ecole des Mines de Saint Etienne, mais des élèves de l’Ecole de Paris comme moi sont présents: nous serons bientôt une dizaine, pour la plupart de la promotion 1939 qui viennent d’être démobilisés. Je cite ceux qui sont devenus mes amis.

Roger Gozlan était mon camarade de taupe à Alger; nous sommes inséparables tant au cours qu’aux repas, à la bibliothèque où nous travaillons ensemble: il finira victime de la Gestapo en 1943.

Eugène Moatti, démobilisé de la promotion 1939, a suivi la taupe du Lycée Saint Louis, il est l’ainé d’une famille de dix enfants de Miliana et a rejoint la résistance en 1943: il deviendra par la suite mon meilleur et plus fidèle ami, jusqu’à sa mort par accident en 1982.

Léon Rapoport est un réfugié russe, dont la famille a fui dès 1920 l’URSS bolchevique pour l’Allemagne, puis l’Allemagne hitlérienne pour la France: il est  récemment naturalisé. Il  est entré à Paris en première année de l’Ecole des mines et entre ici en deuxième année: il entrera aussi dans la résistance, qui utilisera sa connaissance des langues ; après la guerre il a fait carrière aux Etats Unis et a pris sa retraite en Floride.

A mon arrivée en novembre 1940, il était bien clair que la Grande Bretagne ne s’était pas du tout effondrée, déclarait qu’elle ne se rendrait jamais, et que tous les autres pays envahis continuaient la lutte, leurs gouvernements repliés sur Londres: l’État français est le seul pays à avoir demandé l’armistice. On ne reverrait donc pas les prisonniers de sitôt. L’effet de surprise de la blitzkrieg est maintenant éventé: tous les autres pays ont bien compris en quoi elle consiste, et les britanniques l’appliquent avec succès en Libye aux italiens. Staline lui-même, conscient  de la fragilité de son alliance avec Hitler, s’empresse   de transporter secrètement ses usines d’armement en Sibérie, hors d’atteinte de la Luftwaffe.

Les élèves de l’Ecole des Mines se félicitent de ce que Pétain ait renvoyé Laval en décembre du gouvernement; ils voyaient là un acte de résistance contre les allemands dont Laval est le collaborateur, à tort comme la suite le montrera : Pétain lui aussi collaborait bel et bien, il devait à l’occupant sa place, elle était bonne, il y tenait, et il a renvoyé Laval parce qu’il voyait en lui à juste titre un concurrent.

Des émissaires de l’État qui viennent faire des discours de propagande à l’école essaient de nous intéresser à un projet irréaliste de chemin de fer transsaharien : un os que les allemands leur a donné à ronger pour les occuper, en même temps que le retour en France des cendres de l’Aiglon, fils de Napoléon.

 Je m’étais inscrit en même temps à la Faculté des Sciences de Lyon qui n’était pas trop loin, pour continuer de préparer la licence de maths. J’y trouvai une atmosphère semblable.

Les gens avaient la tête ailleurs: le principal souci de la population était le ravitaillement, qui était difficile. La nourriture était très rationnée, toute l’énergie passait à chercher à manger. Pendant le congé de Pâques, je me rendis avec quelques camarades à la campagne, près du lac Chambon, pour chercher de la nourriture. Nous allâmes de ferme en ferme, et chacun de nous put acquérir une précieuse fourme d’Ambert. Je m’arrêtai à un restaurant local pour manger un plat d’autrefois. On y servait des carottes Vichy. Je commandai un plat de carottes: la serveuse ne me comprit pas; je montrai le plat sur les autres tables:

—Ah, vous voulez des racines ! dit-elle.

Je me souvins du jugement fameux du parisien La Bruyère sur les paysans: « ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau, et de racines »; ce que nous nommons légume, la serveuse comme au XVIIè siècle l’appelait racine, par opposition à la viande, nourriture du roi et de la cour.

Le 21 juin 1941, la Wehrmacht envahit l’U. R. S. S. par surprise. Les Britanniques sont soulagés de ne plus être seuls à se battre contre Hitler: ils dorment mieux la nuit ! La Wehrmacht semble avoir conquis des territoires immenses mais n’arrive pas à prendre Moscou ni Leningrad.

 Le 1er Octobre 1941, date d’entrée en deuxième année de l’Ecole des Mines est un jour comme les autres . Mais le professeur demande à un élève du premier rang de prendre sur sa table une pile de papiers et de la distribuer : c’est un questionnaire à en-tête du Ministère de la Production Industrielle: il demande que chacun d’entre nous réponde par oui ou par non à la question : «êtes-vous de race juive,  au sens défini par la loi du 2 juin 1941 article 1 ?».

Quelques jours plus tard, une lettre du Directeur de l’École m’informe que je ne peux plus en suivre les cours; mais « chose remarquable, rien ne s’ensuit » : je continue d’y aller et il ne se passe rien pendant quelques mois.

Au début de décembre 1941, le Japon attaque les Etats Unis et la Grande Bretagne, et remporte d’importants succès militaires. Pour la première fois de sa vie Hitler déclare la guerre: aux Etats Unis! nous n’arrivons pas à comprendre que pour lui c’est un pays de cow boys et de gangsters, pourri, envahi par « les youpins et les négros», qui a élu président un paralytique, donc un pays évidemment condamné, incapable de se défendre.

Au début du mois de février 1942, le Directeur convoque dans la cour les élèves désignés comme juifs  en surnombre selon la loi: nous sommes sept en tout. Il nous remet copie d’une lettre du Ministre qui lui ordonne de nous mettre à la porte et de lui en rendre compte.

Nous avons donc quitté l’école. Nous avons continué d’étudier les cours en recopiant les notes de notre camarade Moatti qui avait été maintenu élève ingénieur, et nous nous sommes rendus au domicile de chaque professeur pour subir un examen de contrôle de connaissances. Le secrétaire de l’Ecole a consigné les notes dans un cahier caché jusqu’à la Libération.

 Quelques jours après mon exclusion, j’ai appris la mort de mon père qui avait succombé à une crise d’urémie, pratiquement le jour même où j’étais exclu. Je suis resté prostré, ne sachant que faire, pendant un temps assez long: mourir à quarante cinq ans, c’était trop injuste. Je n’ai pas pensé une seconde à chercher une synagogue pour prier; l’idée ne m’en est  pas venue à l’esprit : je n’ai jamais attendu le moindre secours de ce coté.

Les élèves exclus de l’école, plus Moatti et quelques élèves qui ne supportaient plus l’atmosphère de la Maison des Mines, se réunissaient à l’heure des repas au restaurant de la Mère Béraud, qui devint notre lieu de ralliement, de résistance passive à l’ambiance.

 Depuis décembre 1941, la guerre était devenue mondiale avec l’entrée des Etats Unis. Mais les journaux de Vichy nous abreuvaient de nouvelles sur les territoires conquis par les japonais, sur l’avance des troupes allemandes en U. R. S. S. , qui n’arrivaient quand même pas à prendre Moscou ni Leningrad, et cachaient les victoires américaines qui avaient décimé la flotte japonaise.  Je n’avais pas accès à un poste de T. S. F. ;   je n’ai jamais pu écouter Radio Londres.

Par chance je n’ai pas été exclu de l’Université de Lyon: parce que je n’étais pas à Lyon, mais à Saint Etienne le 1er octobre 1941, le jour où on faisait remplir par les étudiants la déclaration « juif oui ou non»? Parce que je ne pouvais assister qu’à très peu de cours, et que les employés de l’université n’ont fait aucun excès de zèle pour retrouver ceux qui n’avaient pas rempli cette déclaration ? Je n’ai pas cherché à le savoir, ne connaissant personne qui aurait pu me renseigner. Je me suis concentré sur mes cours d’autant plus difficiles que je ne pouvais assister qu’à un cours sur trois ou quatre, ne pouvant venir tous les jours à Lyon et ne voulant pas quitter Saint Etienne, où j’avais fini par m’intégrer à un groupe d’amis.

 Drôle de libération

De retour à Casablanca en septembre 1942, je constate la présence de nombreux réfugiés qui ont fui la France depuis la débâcle de 1940 et sont pour la plupart hostiles à l’Etat français de Vichy.

On chuchote que le Service d’Ordre Légionnaire, organisé par Joseph Darnand, qui va tenir ici un Congrès le 15 Novembre, prépare une sorte de pogrom à cette occasion, encouragé par les pétainistes locaux, plus « révolutionnaires nationaux » que ceux de France, qui sont quand même gênés par le STO, Service de Travail Obligatoire en Allemagne. Ici il y a très peu d’allemands, commissaires de l’armistice confinés dans leurs hôtels.

Arrivé en septembre, je me rapproche des personnes que je connais susceptibles de préparer une action défensive, et leur demande quelle réplique ils peuvent opposer aux agissements des miliciens du Service d’Ordre Légionnaire : ils craignent que ceux-ci n’organisent un pogrom avec la complicité du lumpen-proletariat local attiré par l’espoir d’un pillage fructueux, mais déplorent de n’avoir aucune arme, aucune aide de caractère militaire. Je suis principalement motivé par le désir de défendre ma famille sur place, d’essayer de sortir vivant d’une éventuelle attaque. Je dispose de peu de temps pour me renseigner, et peine à trouver comment m’organiser. Un climat de grande insécurité règne.

Opération Torch

Dès mon arrivée à Casablanca, j’ai constaté que les murs étaient couverts de l’inscription: « 15 novembre 1942 », référence à la date prévue pour un congrès du S. O. L. Service d’Ordre Légionnaire de Joseph Darnand.

Peu après j’appris que des policiers charitables avaient contacté un professeur du lycée Lyautey pour lui demander de leur servir d’intermédiaire: ils voulaient prévenir qu’autour du 11 novembre ce congrès devait être précédé par une rafle de notables juifs résidant au Maroc, dont la liste était jointe et dont les biens seraient saisis; ils devaient être transférés dans un camp de concentration du sud saharien pour y crever sans témoins.

 Fort heureusement pour eux, et grâce à une météo enfin favorable, le général Eisenhower décide de débarquer ses troupes à Alger mais aussi à Casablanca, le 8 novembre.

 À cette date, à 5h du matin nous sommes réveillés par des bruits de DCA : nous ne savons pas ce que c’est, nous nous cachons sous les lits; un obus tombe à quelques mètres dans le jardin de la villa voisine. Le jour se lève, nous nous rendons chez des amis qui habitent dans un immeuble voisin, et montons sur la terrasse pour voir les avions américains qui attaquent en piqué les navires du port, le cuirassé Jean Bart surtout. La radio est muette. La résistance de l’État français au débarquement américain, ordonnée par Pétain, dure au Maroc plusieurs jours. Des français vont se battre contre des américains pour la première fois dans l’histoire :La Fayette et Rochambeau vont se retourner dans leur tombe…

Les troupes américaines entrent enfin le 11 Novembre dans Casablanca, applaudies par la population réjouie par cette arrivée espérée.. À l’aide de quelques mots d’anglais nous faisons la connaissance de ces G. I. qui circulent en jeep et distribuent des chewing gums.

Le corps expéditionnaire américain commandé par Patton, composé de recrues qui ne connaissaient rien à la guerre, a progressé avec peine vers l’armée exercée de Rommel, qui avait envahi la Tunisie dont l’amiral Esteva lui avait ouvert les portes, sur ordre de Vichy. Un front s’est établi dans la région de Constantine en 1943, suivi d’un débarquement en Italie et de la chute de Mussolini .

À partir du 20 juillet 1944, la radio a émis des nouvelles confuses d’un attentat contre Hitler, finalement raté. Enfin la radio nous a appris en août que les Parisiens avaient réussi à libérer Paris avec l’aide de la Division Leclerc. La fin de la guerre semblait se rapprocher, mais nous apprenions en même temps la mort accidentelle de Glenn Miller et les derniers soubresauts de la Wehrmacht dans les Ardennes .

 Après la libération de Paris en août 1944, j’ai écrit  à M. le Directeur Général de l’Instruction Publique, des Beaux Arts et des Antiquités au Maroc, pour présenter ma candidature au concours d’agrégation de mathématiques, session de 1945, comme je l’avais déjà fait précédemment en 1939.

Mon dossier de demande ne pouvait plus être refusé cette fois comme en 1939. Je me suis mis à préparer le concours tant bien que mal, avec quelques vieux bouquins trouvés sur place.

Puis j’ai reçu une lettre de France, de Moatti: il m’écrivait qu’il n’était pas mort et qu’il avait été le conducteur et le chef d’un groupe des Forces Françaises de l’Intérieur. Nous avons échangé des nouvelles sur les camarades. Il m’a appris la mort de Roger Gozlan.

 

[1] et père du futur philosophe Alain Badiou qui vient tout juste de naître

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3 réponses à 9- Drôle de guerre

  1. Berthelage dit :

    27 mai 2021
    France
    Salut !
    Votre histoire est très intéressante.
    Est-elle vraie ?
    Salutation respectueuse.
    Madame Berthelage.

  2. Marcel Kadosch dit :

    Bonjour Madame Berthelage,
    Merci de votre intérêt pour mon témoignage.

    Tout ce que j’ai rapporté est rigoureusement conforme à ce que j’ai réellement vécu à cette époque: ce que je rapporte est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je n’ai omis aucun détail connu de moi, et Je n’ai rien imaginé.
    Mais je ne sais pas comment vous êtes tombée sur ce que je rapporte, ni l’étendue de ce que vous avez trouvé. Permettez moi de vous éclairer à ce propos.
    Je suis né le 5 janvier 1921. J’ai ouvert un blog dans lequel j’ai introduit tout ce que j’ai écrit qui m’a paru mériter d’être rapporté L’adresse de ce blog est:
    http://www.marcel-kadosch.eu. Votre intervention devrait y figurer automatiquement.
    A l’occasion de mon centenaire, qui a eu lieu le 5 janvier 2021, mon fils a produit un petit film , dont voici le podcast:
    https://youtu.be/ddi9LyZYbNo

    ça dure un quart d’heure: pas une heure, comme prétend Shakespeare au début!

    J’espère que son contenu retiendra votre attention.

    Bien cordialement
    marcel kadosch
    kadosch.marcel@cegetel.net

  3. Marcel Kadosch dit :

    Bonjour Madame Berthelage,
    Merci de votre intérêt pour mon témoignage.

    Tout ce que j’ai rapporté est rigoureusement conforme à ce que j’ai réellement vécu à cette époque: ce que je rapporte est la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, je n’ai omis aucun détail connu de moi, et Je n’ai rien imaginé.
    Mais je ne sais pas comment vous êtes tombée sur ce que je rapporte, ni l’étendue de ce que vous avez trouvé. Permettez moi de vous éclairer à ce propos.
    Je suis né le 5 janvier 1921. J’ai ouvert un blog dans lequel j’ai introduit tout ce que j’ai écrit qui m’a paru mériter d’être rapporté L’adresse de ce blog est:
    http://www.marcel-kadosch.eu. Votre intervention devrit y figurer automatiquement.
    A l’occasion de mon centenaire, qui a eu lieu le 5 janvier 2021, mon fils a produit un petit film , dont voici le podcast:
    https://youtu.be/ddi9LyZYbNo

    ça dure un quart d’heure: pas une heure, comme prétend Shakespeare au début!

    J’espère que son contenu retiendra votre attention.

    Bien cordialement
    marcel kadosch
    kadosch.marcel@cegetel.net

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