La fin du Néolithique

Depuis la dernière guerre: quand la démocratie sonne à votre porte à sept heures du matin ce n’est plus le laitier, ni le charbonnier : c’est le livreur du supermarché qui vous apporte des produits alimentaires relevés sur Internet.

Des citadins courageux essaient bien de cultiver des légumes et des fruits sur les terrasses des tours et d’y traire quelques vaches pour disposer de produits frais, mais cet apport est marginal : l’essentiel provient de camions frigorifiques circulant dans le réseau routier, en attente d’une commande de conserves.

Le petit pois qui apparaît au printemps est réputé pour sa tendresse ; il faudrait plutôt dire : tendreté. Ce critère de qualité mesuré par la pression nécessaire pour l’écraser est utilisé pour fixer le prix payé aux agriculteurs par les fabricants de conserves, mais on voit mal l’usage qu’en ferait la ménagère : elle se fie à l’aspect, recherche les grains lisses, vert clair, et croit qu’un petit pois est frais si sa peau est fine; mais comment construire un argument commercial avec l’épaisseur de la peau, difficile à mesurer ? A défaut, on admet sans se tromper beaucoup que cette épaisseur varie comme la grosseur des pois : plus le grain est de petit calibre plus sa peau serait fine, et plus le pois serait tendre ; c’est ainsi que le calibre des pois a été retenu comme un critère de différenciation stratégique, car le fabricant peut le mesurer et l’usager l’apprécier. Du coup les sélectionneurs ont produit des pois de petite taille, sans plus se soucier de la tendreté inaccessible à une différenciation ménagère.

Dès lors les petits pois vendus en boîtes de conserves sont classés selon leur taille en pois dits fins, très fins ou extra-fins. Les petits pois sont petits par définition, et parce qu’ils passent à travers trois tamis tournants ou vibrants percés de trous ronds calibrés. Sont extra-fins les petits pois qui passent à travers tous les tamis. Les très fins sont retenus par un tamis à trous de diamètre 7,5 millimètres, mais passent à travers des trous de diamètre 8,2 millimètres. Les fins sont retenus par le tamis à trous de diamètre 8,2 millimètres mais franchissent des trous de diamètre 8,75 millimètres. Ceux qui restent sur le dernier tamis sont appelés pois moyens. Il n’y a pas de grands pois dans les conserves, le moyen n’est pas un intermédiaire entre le petit et le grand. Il existe bien des gros pois anglais de calibre supérieur à 9 millimètres, mais dans le domaine des pois surgelés. Les supermarchés ne servent en général que les trois catégories de pois en conserve porteurs d’une valeur ajoutée : ils ont franchi un tamis.

Chargée par l’association des consommateurs d’une enquête sur les pois, Coré d’Olympe visita plusieurs supérettes et observa sur les étiquettes qu’ils étaient vendus en boîtes de huit cents grammes nets consommables. Il était précisé que les pois étaient étuvés, donc humides : le poids net du légume égoutté se réduisait à cinq cent soixante grammes, tandis que le poids total de la boîte avec son contenant s’élevait à huit cent cinquante grammes : des indications propres à éviter toute contestation. L’étiquette qui entourait la boîte et portait en outre la mention : fins, très fins, ou extra-fins en faisait foi ; elle tenait lieu de contrat entre le vendeur et le client. En l’espèce il s’agissait plutôt d’un contrat triangulaire comportant aussi la participation du producteur à la validation du produit ; et même quadripartite car il impliquerait à l’usage le banquier du consommateur. Les autres maillons de la chaîne pouvaient être provisoirement ignorés.

L’association donna son accord pour une enquête sur les pois tendant à vérifier les caractéristiques, mais demanda à Coré de se faire la main par des essais préliminaires de tri sur des sacs de pois tout venant avant de commencer l’enquête sur des produits vendus en magasin. Une lettre l’informa que l’association n’avait pour l’instant réuni des fonds que pour cette phase préliminaire, et la pressait de la conduire d’urgence car d’autres travaux l’attendaient. L’automne approchait, la moisson des pois était terminée.

Coré voulut expédier le repas de midi à la dernière supérette visitée et avisa divers fromages à tartiner à faible pourcentage de matières grasses, que le magasin présentait sous plusieurs formats. Ayant oublié d’emporter un couteau, elle était réduite à manger la pâte fromagère dans son emballage, ou à se servir d’une galette comme couteau de fortune : elle n’osait pas tartiner avec sa carte de crédit car elle ignorait les propriétés ferromagnétiques du fromage. Du Hollande était vendu sous forme de tranches fines, enveloppées dans un papier sulfinisé : il lui en aurait fallu plusieurs pour manger à peu près à sa faim après avoir perdu un temps précieux à les débarrasser de leur enveloppe sanitaire de conservation. Mais un heureux hasard lui fit découvrir des paquets proportionnels à toutes faims, contenant quatre à sept tranches fines de Hollande enveloppées dans un papier unique.

Elle imaginait mal que des consommateurs aient eu l’idée de réclamer un tel produit au distributeur : il n’arrivait jamais qu’ils inventent du nouveau ; la «demande» ne réclame que des produits existants. On l’a qualifiée de «rétro» : il serait plus exact de dire qu’elle est dépourvue d’imagination. Pour paraphraser le philosophe Martin Heidegger, la demande «ne pense pas, et d’ailleurs telle n’est pas sa vocation». Elle n’est pas beaucoup plus évoluée que le chat de l’anthropologue Gregory Bateson, qui miaulait à son maître sans pouvoir lui demander du lait, n’ayant pas d’objet, qui ne pouvait même pas lui suggérer : «Occupe-toi de moi», n’ayant pas de moi. Le concept de «demande d’amour» ne saurait s’appliquer à un produit, un service innovant : amour de ce qui n’existe pas encore ? On désire un objet dont on n’a pas encore joui aussi longtemps qu’on le pare de vertus imaginaires ; quoique le «rameau effeuillé par l’hiver jeté au fond de la mine de sel de Salzbourg», d’où on le sort «recouvert de mille diamants mobiles et éblouissants», paradigme stendhalien de l’objet dépourvu d’un réel intérêt mais désiré parce que vêtu de charmes imaginés, symbolise plutôt la vue du produit par un publicitaire qui met en valeur l’emballage. Au demeurant le marketing, une fois constaté que la nouveauté perdure, reporte vite son intérêt sur le phénomène cumulatif à l’origine de la demande quantitative : le désir mimétique de l’objet du désir d’un autre.

En début d’après midi, tout en commençant à grignoter la première tranche de fromage de Hollande d’une série de quatre enveloppées dans de la cellophane, Coré se rendit à une adresse trouvée dans l’annuaire, et passa devant la porte d’une soupente dans une cour anglaise. Elle lut sur la plaque de la porte : «Grainetterie. Légumes en gros. Consultations», et dut penser : «Voilà mon affaire». Descendant un petit escalier sans rampe, elle faillit se tordre le pied en trébuchant et finit par buter sur un gros caillou contondant. Elle s’assit sur la dernière marche pour examiner la plaie. Un homme grimpant l’escalier se précipita vers elle : —Vous vous êtes fait mal ? Coré le rassura : — J’ai du m’égratigner en surface, mais je n’ai rien de cassé. Je survivrai. — Choisissez votre mode de survie ! répliqua l’homme. Votre légère blessure est un rite de passage, elle simule une mort symbolique après laquelle vous allez renaître dans une vie nouvelle. Je vais vous chercher un fruit…. Une vie symbolique, j’imagine ! dut penser Coré qui n’en demandait pas tant.

Le marchand de légumes revint de son entrepôt les bras chargés d’un bouquet. — Je n’ai pas de fruit mais «des fleurs, des feuilles et des branches, et voici l’escalier du premier rendez-vous !» Au fait, à qui ai-je l’honneur ?

Coré se présenta. Le marchand se montra flatteur :

— Eh, bonjour d’Olympe mademoiselle, Que vous êtes jolie, que vous me semblez belle, Sans mentir….

— Ne vous fatiguez pas, interrompit Coré : cette tranchette de fromage est la dernière du paquet et j’en ai déjà mangé la moitié. Vous ne vivriez pas longtemps à mes dépens.

—Voulez-vous une tasse de café ? reprit le marchand.

—Merci, coupa Coré. J’étais venue chercher des pois tout venant. J’en voudrais trois cents kilogrammes.

—Ah ! C’est pour une centrale d’achat ? dit le marchand surpris. Une coopérative ? Un économat ?

Coré fit des dénégations et tenta d’expliquer son projet. Le marchand sortit six sacs d’un demi-quintal de sa réserve. Voyant l’embarras de sa cliente devant ce chargement encombrant, il proposa une solution pour la livraison.

—Si j’ai bien compris, ce n’est pas pour faire la cuisine, ni pour les distribuer ?

Coré assura que non. Elle devait faire des mesures sur ce matériel, mais n’était pas encore prête. Il fallait qu’elle trouve où entreposer les sacs pendant quelque temps.

Le marchand lui fit une proposition : — J’ai une petite remise derrière mon bureau, une réserve où j’empile mes archives. Je peux la louer pour l’hiver à votre association. Les pois y seront à l’abri du gel. Des mesures, dites-vous ? Permettez-moi de vous offrir mes services  : j’ai été et je suis toujours contrôleur des poids et mesures.

—Pourquoi contrôle-t-on les mesures ? demanda Coré. Est-ce pour se garder de la démesure, que les anciens appelaient hubris ? Les pois y sont peu exposés.

— Le métier de contrôleur de poids et mesures n’est pas toujours plein d’agrément, dit le marchand : il est parfois rempli de réels dangers. On risque de coïncer une ligne de sonde au fond d’une épave, à cinq brasses sous l’eau dans un récif de corail. Mais un philosophe ancien a dit que l’homme est la mesure de toutes choses, inventant ainsi le premier système universel : pied, pouce, coudée, pinte. On n’a pas fait mieux depuis.

—Sauf erreur, rétorqua la jeune femme, l’administration vous affecte une nouvelle résidence tous les trois ans, m’a-t-on dit, et vous prévient au dernier moment de l’affectation : pas très compatible avec le négoce ! Et qui surveillera les pois ?

Le marchand l’assura que la profession avait été privatisée. Il lui tendit une carte de visite, où elle lut : «Richard Dustix, Contrôleur assermenté.»

—Je ne contrôle plus qu’à l’occasion. Nous sommes en train de vivre la fin du Néolithique. Je vends des graines à planter là-haut et dans le règne animal je ne fais que conseiller, en raison de l’exigüité du local que vous avez entrevu en arrivant, précisa-t-il. De préférence en matière de cochonaille, mais seulement entre le rez de chaussée et le sous sol. Mes avis sont appréciés. Mon totem est le cochon, ajouta-t-il par manière de plaisanterie.

Il tendit une autre carte de visite ornée d’une tête de porc : «Bon Conseil en charcuterie».

Coré lui exposa qu’elle voulait évaluer le rapport d’un usager avec un contrat d’usage des boîtes de petits pois. Elle admit que ce serait une bonne chose que les mesures soient contresignées par un contrôleur fiable.

 — Je ne vois pas où est le problème, objecta Richard. En principe, la nature du contrat quadripartite est claire et synallagmatique : en achetant les boîtes, vous vous engagez à régler au magasin le prix marqué sur l’étagère, et répercuté sur l’étiquette sous la forme d’un code barre, dont il vous est loisible de vérifier la bonne correspondance sur un appareil déchiffreur mis à la disposition des usagers. Comme vous effectuez le réglement en monnaie fiduciaire à l’aide d’une carte dite de crédit, votre banque s’engage à créditer le compte du magasin chez son banquier du montant convenu de l’achat par le débit de votre compte à votre banque.

 — Ah bon ? répondit Coré. Voici une boîte de pois fins. Qu’en dites-vous ? Vous conviennent-ils ? Feriez-vous la cuisine avec ce produit ?

Richard avoua qu’il ne savait pas faire la cuisine.

 — Vous êtes marié ? interrogea Coré. Demandez à votre femme.

 — Elle n’est pas encore rentrée. Mon épouse part tous les ans passer l’été chez ma belle-mère. Elles sont invitées toutes les deux à la résidence du professeur Ptolème. C’est la Sainte Trinité en vacances ! Mais elle ne va pas tarder à revenir. Je la questionnerai.

Coré devina qu’il n’aimait pas sa belle-mère : c’était fréquent et réciproque. —Qui est le professeur Ptolème ? demanda-t-elle. — Il enseigne l’agriculture extensive à l’Institut d’Agronomie. Ma belle-mére lui a offert un avion avec lequel il effectue des semailles aériennes. On l’a surnommé la Sainte Graine. C’est un végétarien militant. Comme les Zoulous, je m’efforce d’éviter de rencontrer ma belle-mère. Comme aux iles Salomon, je feins de ne pas la connaître[1]. Elle prétend, je ne sais pourquoi, que j’ai enlevé sa fille.

Il était naturel qu’elle le trouve antipathique dans ce cas. On raconte que cette antipathie de la belle-mère à l’égard du gendre remonte au rapt des femmes qui a pu exister à l’origine de l’humanité, quand une pénurie de femmes sévissait dans certaines tribus. Selon Freud, elle aurait perduré après que son origine eut été oubliée, en raison de conflits d’autorité ou d’une hostilité naturelle rendant difficile la vie en commun.

—De quoi s’occupe votre belle-mère ? demanda Coré.

—Elle occupe un poste très important dans une multinationale qui détient le monopole mondial de nombreuses céréales, répondit le Contrôleur. Il serait bien fâcheux qu’elle disparaisse. Sans elle, pas de pizzas, pas de spaghettis, pas de hamburgers, vous vous rendez compte ?

Coré ne trouva pas que ce serait un désastre et dit : —On se rabattra sur les petits pois. De toutes façons à long terme nous sommes condamnés à manger des insectes.

Richard Dustix appela son épouse sur son portable.

RICHARD. Bonjour Proserpine. Tout va bien pour toi ?

Mme DUSTIX. Pour moi oui, mais pas pour le Professeur : Il a semé du maïs génétiquement modifié. En représailles un commando anti-OGM a volé l’avion.

RICHARD. Que va-t-il faire alors ?

Mme DUSTIX. Nous sommes en train de construire un petit dirigeable, avec l’aide d’un groupe de dentelières envoyées par le Pôle Emploi que nous avons embauchées pour la circonstance.

RICHARD. Bon courage. Une association de consommateurs me demande si on peut faire de la cuisine avec des petits pois fins. Qu’en penses-tu ?

Mme DUSTIX. Ouais, pourquoi pas ? Ce sera moins bon qu’avec des extra-fins, si l’on croit ce que dit le vendeur. Mais qu’elle regarde dans les forums d’ Internet sur les recettes si la taille des petits pois a vraiment retenu l’attention des consommatrices réelles.

RICHARD. Demande à Ptolème.

Mme DUSTIX. En cuisine ? Il n’y connaît rien, ce n’est pas son truc.

RICHARD. Il s’y connaît en dirigeables ?

Mme DUSTIX. Nos dentelières qui ont cousu les morceaux d’enveloppe en tissu ne disposaient pas de moyens pour équilibrer les tensions de leurs coutures ; au moment du gonflement l’engin a pris des formes extraordinaires et imprévisibles, que nous n’avons pas réussi à régulariser. Mais il vole, et je crois qu’on pourra le diriger…

Coré prélèva « au hasard » un échantillon de pois dans chaque sac, et entreprit d’en mesurer le diamètre apparent à l’aide d’un pied à coulisse. Richard observa son manège avec attention, mais au bout d’une heure une quantité dérisoire de pois de deux sacs seulement avait fait l’objet d’une mesure.

BON CONSEIL. Vous allez trop vite. Vous ne lisez pas le vernier. C’est un instrument qui mesure le dixième de millimètre, une information essentielle sur les pois, si je me réfère au calibre.

CORÉ. Très drôle. Evidemment ce n’est pas brillant. Vous avez une idée ?

BON CONSEIL. Rendons-nous à la Fédération de l’Industrie Alimentaire : nous y trouverons des maquettes témoins des filtres. C’est moi-même qui les ai calibrés aux diamètres normalisés. En utilisant le vernier.

Ils remirent les pois dans les sacs qu’ils transportèrent à la Fédération. Les minifiltres étaient assez conséquents, d’un diamètre de soixante centimètres. Ils les firent tourner lentement et chargèrent à la main le contenu de chaque sac dans le premier filtre, puis portèrent le filtrat dans le deuxième filtre et recommencèrent l’opération avec le troisième filtre. Ils divisérent ainsi le contenu de chaque sac en quatre tas qu’ils placèrent dans des sachets plastiques numérotés et pesèrent le contenu de vingt quatre sacs. Munie de ces données essentielles, dont elle remit une copie à Richard Dustix, Coré fit entreposer les sachets plastiques dans un recoin abrité de la Fédération et se rendit à son bureau pour étudier cette statistique préliminaire. Là, quelques ennuis l’attendaient : elle trouva dans son courrier une lettre l’informant que l’association n’avait pas réuni tous les fonds nécessaires à la poursuite de son enquête sur les pois, et lui demandait de la différer de quelques mois ; son patron l’attendait pour lui confier un dossier urgent. Elle effectua néammoins son étude statistique qui n’était pas longue, et en rangea le résultat dans un classeur « pois ».

Autorisée à reprendre l’enquête sur les pois au mois de Mars, Coré reprit contact avec son contrôleur et lui fixa rendez-vous à la Fédération. Elle lui montra les résultats de son calcul statistique et les conclusions qu’elle en tirait quant à l’homogénéité du contenu des six sacs de cinquante kilogrammes. Après avoir formulé quelques réserves, le contrôleur voulut bien admettre que les résultats de calcul étaient des combinaisons codées selon un protocole convenu des vingt quatre mesures de pois auxquelles il avait participé, mais refusa de confirmer les conclusions : il s’en tenait à son constat d’une liste de vingt quatre chiffres mesurés sur une balance. Le reste était interprétation des spécialistes. Il accepta néammoins d’assister à une vérification expérimentale : Coré se proposait de remélanger les pois d’un même sac et de les repasser sur les filtres pour s’assurer que le résultat du tri était resté le même aux erreurs des instruments près. Prenant un sac en main, elle fut surprise de le trouver tiède : pourtant aucun radiateur ne chauffait cet endroit de l’entrepôt. Mais sa surprise fut bien plus grande lorsqu’elle chargea les contenus sur les filtres et recommença l’expérience : les pois fins s’étaient mués en pois moyens, les très fins en fins, les extra-fins en très fins et il n’y avait plus d’extra-fins. Le même s’était filtré en l’autre suivant.

Richard perdit son sérieux habituel : — Vos pois ont gonflé en germant ! s’esclaffa-t-il. Une opération qui au surplus engendre de l’énergie calorifique. Voulez-vous que nous mesurions leur température ? Vous avez oublié que ce sont des êtres vivants.

—Bon, d’accord, concéda Coré, le monde se dévoile à l’horizon des instruments détraqués.

Bon Conseil renchérit : —Vous auriez du les endormir en les plaçant en couche dans le bas d’un frigo : mais trois cents kilos ! Naturellement je vais vous les reprendre et les remplacer par du frais.

Au mois de juillet, Coré demanda à Richard Dustix de l’accompagner dans l’usine alimentaire de province alimentée par l’entreprise agricole qui avait produit le contenu des sacs. Les pois étaient récoltés avec l’aide d’une machine à tambours batteurs tournant dans les deux sens afin de cueillir les gousses puis d’égrener doucement les cosses. La récolte de pois ramassée dans des camions était livrée à l’entrée de l’usine, et chargée dans des cuves où ils étaient lavés, écossés, débarrassés des cosses puis étuvés, le tout sous la surveillance d’une équipe de puiseuses de pois, gantées, chapeautées et revêtues d’habits étanches. Les visiteurs furent reçus par la déléguée aux Relations Extérieures du Comité d’Entreprise. Elle fut très contrariée par la présence de Richard.

—Comment ? On ne vous a pas prévenus ? Vous arrivez en pleine fête des femmes, les présences masculines sont interdites ! Tous les hommes sont enfermés dans la salle de contrôle et se contentent de surveiller les écrans. Vous n’aurez pas accès aux machines. Il est vrai que c’est le troisième et dernier jour : je vais voir ce que je peux faire …

Elle partit vers les camions et revint en tenant une longue robe noire avec un capuchon et une paire de souliers dorés.

—Enfilez cette burka, et évitez de parler aux Puiseuses ! Votre voix éveillera leur méfiance.

CORÉ. Pourquoi étuvez-vous ? Que faites-vous des consommateurs qui n’aiment pas ça ?

LA DÉLÉGUÉE. C’est une opération qui fixe les dimensions du pois, qui determinent sa categorie.

RICHARD DUSTIX, feignant l’ignorance. Ah ! et comment cela ?

LA DÉLÉGUÉE, très inquiète. S’il n’est pas étuvé… il pourra gonfler dans les boîtes de conserve et changer de calibrage, une source de désordre pour l’exploitation… Modifiez le ton de votre voix s’il vous plait ! Si vous êtes découvert, je ne vous connais pas, je ne vous ai jamais vu !

Elle pointa du doigt vers trois filtres géants qui tournaient majestueusement autour d’un axe légèrement incliné et précisa :

—Les pois étuvés passent à l’intérieur de ces tambours tournants. Les ouvrières qui surveillent le chargement des pois dans la partie haute les appellent des cathodes : elles me disent qu’elles travaillaient auparavant dans un atelier de montage de téléviseurs, mais je ne vois pas le rapport.

CORÉ. Cathode est un mot grec qui signifie : chemin descendant vers le bas.

LA DÉLÉGUÉE. Les pois qui ne traversent pas le premier filtre sont qualifiés de moyens. Ils ne sont pas dirigés vers l’emballage dans des boites de conserves mais vers l’extérieur de l’unité de traitement.

CORÉ. Qui se soucie d’un calibre ? vous voulez dire un diamètre ?

LA DÉLÉGUÉE. Un pois n’a pas de diamètre ! Ne vous imaginez pas qu’il s’agisse d’une opération géométrique, même après étuvage ! Les pois ne sont pas sphériques. Au cours du tamisage, ils sont brassés en tous sens par le mouvement rotatif. Si leur diamètre apparent est inférieur à celui des trous du tamis, ils finiront à la longue par se trouver sous le bon angle pour le traverser : soit par gravité s’ils viennent se reposer au dessus d’ un trou, soit par la force centrifuge qui les plaque sur le tamis avant qu’ils s’en détachent pour décrire à l’intérieur une parabole de tir pendant que le tamis tournoie. Mais ils doivent y parvenir avant d’atteindre le bout du tamis.

Richarde s’efforça de contrefaire sa voix. — J’imagine que ce n’est pas ce chemin descendant que vos employées appellent une cathode : ce doit être le chemin vers le bas des pois qui ont traversé les trous.

CORÉ. Non sans avoir été entraînés dans un mouvement périodique vers le bas suivi d’un mouvement vers le haut qu’elles devraient appeler anode,

RICHARDE. Avec un résultat nul alors ?

CORÉ. Pas du tout : ils simulent ainsi le cycle des végétaux et le rythme des saisons.

RICHARDE. Vous croyez ? Imaginez vous comme un pois emporté dans un torrent de pois dévalant cette pente percée, un pois extra-fin bien entendu, de la belle génération comme on disait au temps jadis… Aucune chance de s’échapper de la foule.

Les « visiteuses » avancèrent vers la deuxième machine et furent surprises par l’absence des employées censées la servir, qui s’étaient enfermées dans une cabine pour méditer, assises sur des monceaux de gros pois non étuvés et de cosses entassées. Il y régnait une chaleur étouffante. Coré s’adressa à la Puiseuse d’En Bas et lui demanda ce qu’elle faisait là : «Je germe» répondit-elle mystérieusement. Je ge-erme ! répéta-t-elle en criant pour qu’on l’entende. — « Je couve ! » répliqua en écho la Puiseuse d’En Haut. «Je cou-ouve !».

Le mystère grandit à l’approche du troisième filtre dont la déléguée leur avait annoncé qu’il était « générateur de beauté » : qualification qui leur avait paru excessive pour désigner la production de simples pois extra-fins. En fait les Puiseuses de service étaient assises par terre en tailleur sous le filtre sur un tapis de feuilles mortes, et se jetaient à la figure des cosses, feuilles et autres déchets végétaux, ou même se flagellaient avec des branches de laurier. La surprise des « visiteuses » culmina en les entendant s’injurier sans mesure : — Imbécile heureuse ! criait la Puiseuse d’En Haut de l’endroit à l’adresse de celle d’En Bas qui hurla : — Poufiasse dégueulasse ! en réponse. — Connarde, la peste te crève ! répliqua-t-on d’en Haut, ce qui déclencha en Bas un : — Lope minable, salope! « Aboie, en lançant sur mon corps tes invectives[2] »… 

Elles cherchèrent en vain un motif justifiant ces agressions verbales et n’en trouvant pas, finirent par admettre qu’elles échangeaient des mots de passe dans un langage codé. Coré hasarda une cause explicative  : —Elles simulent peut-être ce que feraient des consommateurs de petits pois privés de leurs boîtes habituelles. — Ou ce que serait l’humanité sans lois, généralisa Richarde. —Ou pire, sans petits pois, conclut Coré.

Pendant ce temps un éphèbe coiffé d’un pétase, nommé Scalab, se présenta à l’entrée de l’usine et demanda à être reçu par le Comité Mixte à la Production. Se disant défenseur des femmes, il venait en messager les prévenir d’un danger qui les menaçait  : le bruit courait au Syndicat qu’un homme déguisé en femme s’était introduit dans l’usine et se cachait parmi elles. Le Comité Mixte chargea la déléguée aux Relations Extérieures de mener l’enquête qui s’imposait. Elle dut s’éxécuter de cette tâche, accompagnée d’un vigile et de l’adolescent, aussi lentement qu’elle le put, mais ne put éviter de retrouver les visiteuses, au pied du troisième filtre. Richarde tenta de rejoindre la sortie.

SCALAB. Holà ! toi ! Où vas-tu ? Reste ici. Qui est ton mari ?

RICHARDE, d’une voix flûtée. Mon mari… est parti à la pêche.

UNE PUISEUSE. Laisse tomber. Je vais la questionner sur les cérémonies de l’an dernier. Mais va-t-en Scalab, tu ne dois pas entendre. Es-tu déjà venue ici ?

RICHARDE. Je viens tous les ans.

LA PUISEUSE. Quelle fut la première cérémonie accomplie par nous ?

RICHARDE. Ben, nous avons bu.

LA PUISEUSE. Et ensuite ?

RICHARDE. Nous avons bu à nouveau, à la santé de toutes.

UNE AUTRE PUISEUSE. Elle ou Il se moque de nous. Déshabillez-la !… Bon, ça suffit, on a compris.

LA DÉLÉGUÉE. Est-ce là le faux jeton dont nous a parlé Scalab ? Hé ! l’homme ! Pourquoi te caches tu ? Vigile, attachez-le et veillez à ce que personne ne puisse s’en approcher.

SCALAB. Gardez-le bien, je vais faire mon rapport au Syndicat.

LES PUISEUSES, s’adressant aux deux visiteurs : C’est fort bien. « À présent livrons nous à nos jeux comme c’est la coutume et jeûnons sans tricher. Dansons, marquons du pied la cadence et chantons »[3].

LE VIGILE à RICHARD. Il faut que je vous attache.

RICHARD à CORÉ en sourdine. Cela va mal. Il faudrait s’esquiver en tapinois. Faites quelque chose….

Coré entra dans la danse des Puiseuses et les entraîna pour former un cercle autour du vigile. Puis elle s’éclipsa discrètement et défit les liens de Richard.

Quittant l’usine, Coré et Richard tirèrent la philosophie de cette visite.

CORÉ. Ne vous inquiétez pas plus qu’il ne faut de cette affaire de trous traversés. L’usager qui consomme les petits pois est certes sensible à leur homogénéité mais surtout à leur goût. Il est temps que nous allions relever quelques échantillons dans les magasins de détail, de préférence en ville.

Dans le supermarché qu’ils avaient choisi, le rayon alimentaire se trouvait au sous-sol, ce qui sembla plaire à Dustix : on y accédait par des escalators. Ils prirent celui qui descendait, mais furent gênés à mi-chemin par deux ados qui jouaient aux billes sur les marches en essayant de les remonter. Coré mit le pied sur des billes qui s’écrasèrent, et amorçant un dérapage faillit tomber. Dustix la retint à temps et l’aggripa à la main courante.

—C’est quoi cette saloperie ? cria-t-elle aux chenapans. —Dis-lui toi, Scalab, fit l’un d’eux, agenouillé pour ramasser les billes intactes. Scalab ne reconnut pas Richard et expliqua que c’était le contenu d’un sac de pois surgelés qu’ils avaient trouvé dans la décharge des produits périmés. — Des 9 mm ! s’extasia-t-il. Comme les cartouches Parabellum ! C’est Scalaf qui les a repérés.

Coré se remettait mal de son émotion au sommet de l’escalator. Ces sales mômes qui s’agitaient sans regarder où ils se précipitaient, jouant à un jeu idiot, inconscients de leur imprudence : comment les en empêcher, les tirer de là ? Un poème ancien lui revint en mémoire[4] : « Si un corps rencontre un corps qui vient à travers les pois » …Non : à travers les seigles, bien sûr : encore et toujours dans le Néolithique ! Elle interpella Dustix :—Secouez-les sans ménagement, qu’ils arrêtent ces conneries, un escalator n’est pas un terrain de jeux.

Ils hélèrent un vigile reconnaissable par son uniforme et lui demandèrent de rétablir l’ordre avant de rejoindre l’entrée du magasin alimentaire.

Toujours accompagnée de Richard Dustix, et munie d’un caddie dont elle avait acquis l’usage provisoire contre une caution d’un euro, Coré se dirigea vers le rayon des conserves de légumes et prit sur les étagères une trentaine de boîtes de pois de huit cents grammes, à des fins de vérification. Sa ceinture s’accrocha au passage dans un rayon, mais elle se dit qu’on la retrouverait sans problème : elle se savait espionnée par des caméras enregistreuses de ses déambulations dans les travées, des articles qu’elle prenait en mains, de ceux qu’elle emportait, en attendant que les caisses les identifient par les codes barres, et l’identifient elle-même par sa carte. Pourtant en passant devant le rayon des légumes et fruits frais, elle ressentit une petite faim et ne put s’empêcher de picorer subrepticement quelques grains cueillis dans une grenade entr’ouverte qui riait à l’étalage.

Richard Dustix, craignant d’être reconnu et dénoncé à un syndicat, fit semblant de regarder ailleurs, mais Scalaf revenu au magasin cria pour qu’on l’entende : «Waw, je t’ai vue!» et entonna une chanson de Gilbert Bécaud : —«Tu as volé, as volé la grenade du marché !» —«Je n’ai pas volé la grenade, je cherchais dans mon sac ma carte bleue», répliqua Coré, et comme Scalaf continuait à chanter :

—Calomniateur au petit pied ! fit-elle avec mépris, Cafteur de figues mûres ! 

—N’importe quoi ! fit l’autre, Elle ne sait même pas ce qu’elle mange.

—Quoi, que voulez-vous dire ? fit Richard, inquiet. Qu’appelez-vous figues mûres ?

—Je pense aux gros malins qui accaparent les richesses produites par le peuple, dont le dénonciateur espère récupérer en partie la fortune mal acquise, en récompense de son service d’espionnage.

Richard manifesta son impuissance :

— Je crains de ne pouvoir contrôler le bavardage indiscret de cet oiseau de mauvais augure. Notre contrat avec ce supermarché n’est plus synallagmatique. Ce n’est pas très bon pour l’image de votre association.

—Sept malheureux grains de grenade ! s’exclama Coré. Vous croyez que les cerbères préposés à la surveillance vont prêter attention à la dénonciation de ce morveux, et qu’ils vont me bloquer ici ?

—Je vous déconseille, fit Bon Conseil. N’en prenez pas le risque. Leur ordinateur Méga Cyané est redoutable, depuis que son matériel a été entièrement transformé en logiciel. Ne laissez pas de trace écrite en tous cas ! Tenez, je vais vous prêter la carte de crédit de mon épouse. Vous la donnerez à la caissière, et je passerai devant vous pour taper le code. Pour la suite, nous nous arrangerons.

Ils se dirigèrent vers les caisses placées en parallèle à la sortie. C’était une heure d’affluence. Le comportement des clients se traduisait par des files d’attente de longueur à peu près égale si on la comptait en nombre de clients. La multiplicité des files d’attente devant les caisses semblait offrir un exemple de différenciation tactique : le client arrivé après vous qui s’est placé dans une autre file cherche à se différencier plutôt qu’à vous imiter !

—Pourquoi ne choisissez-vous pas la queue la plus courte ? conseilla Bon Conseil

—Instruite par l’expérience, assura Coré, je tiens compte du contenu des caddies. J’ai calculé mentalement la file d’attente en nombre de produits à enregistrer. C’est comme la file d’attente aux péages d’autoroute, la situation est comparable : les caddies en fil de fer sont les analogues des camions, cars et autobus, tandis que les paniers en plastique du magasin et les sacs privés sont les analogues des voitures automobiles.

—Ah oui ? fit Richard sceptique. Pourtant les conducteurs des uns et des autres mettent autant de temps pour payer.

—Regardez ce caddie rempli à ras bord, répliqua Coré : le client retire dix fois plus d’articles à déposer sur le tapis roulant que d’un panier. Alors ce n’est pas le temps pour payer qui compte.

On imagine la suite : après une rapide évaluation mentale d’optimum satisfaisant d’une variable aléatoire en rationalité limitée, Coré décida de se placer dans une file composée de paniers peu chargés, et d’un caddie presque vide, plus le sien. Mais elle ne tarda pas à déchanter, car plusieurs des clients qui la précèdaient complètèrent le contenu de leur panier par celui de leur sac à provisions : vides et flasques en apparence, les sacs se révèlèrent contenir un nombre impressionnant d’objets. Coré, se sentant flouée, songeait peut-être à changer de file, mais elle dut se dire qu’elle ne ferait qu’allonger son temps d’attente : le sort en était jeté ! Pour comble de malchance les ménagères de sa file présentèrent leur chéquier aux caissières, qui les acceptèrent non sans se livrer à de longues vérifications d’identité sous le regard courroucé des personnes de la queue.

—Ne vous énervez pas, fit Bon Conseil. Passez-moi votre caddie, je vais faire la queue à votre place

—Merci, répondit Coré. Mais dites-moi, jetez un coup d’oeil sur la troisième caisse à gauche, où il n’y a que des paniers comme dans celle-ci : vous voyez ce jeune homme aux cheveux frisés ? Je le suis du regard depuis le début, il s’est placé dans sa file après nous dans la nôtre !

—Et alors ? fit Richard

— Alors il a une bonne longueur d’avance maintenant : il sera sûrement servi avant vous !

Richard ne parut pas s’en soucier

— Nous verrons bien, dit-il, mais ne vous inquiétez pas, tout le monde fait la même observation que la vôtre : chaque client nouveau qui se place dans une file tourne irrésistiblement son regard vers celui qui arrive après lui et va dans une autre file, et constate avec amertume que le nouvel arrivant sera servi avant lui ! Cela tient à ce qu’il ne sait pas quel est le client arrivé juste avant lui. Mais l’observation est valable pour toutes les files, et le nouvel arrivant fixant celui qui le suit maintenant se croit atteint de la même malchance.

—Ce n’est pas une consolation, maugréa Coré.

—Il y a pis, insista Richard : le calcul des probabilités confirme d’une certaine manière la vérité de ce qu’il appelle la «déveine persistante»[5] .

—Ce n’est pas bien de sa part. Et sur quelles hypothèses se base ce calcul ?

—Des hypothèses raisonnables en vérité, assura Richard, alors que votre observation me semble un peu sommaire. Fixez donc votre regard, non pas sur le panier de ce jeune homme, mais sur l’un des articles présents dans le caddie arrivé juste après nous dans la file à notre droite : la probabilité pour que cet article-là soit servi avant nos boîtes de pois est bien égale à zéro comme le voudrait la justice, mais le temps moyen de réalisation de cet événement rassurant est infini, ce qui nous laisse tout le temps de nous morfondre sur notre prétendue malchance, et avec d’autant plus d’irritation si la petite dame en jaune qui conduit ce caddie prétendait avec une évidente mauvaise foi être la victime du même triste sort, en jetant des regards envieux sur le porteur du panier arrivé après elle dans la file à sa droite…

— Mais au fait, ajouta Bon Conseil, pourquoi n’irions-vous pas vers une des caisses automatiques mises à notre disposition au milieu de la sortie ? Nous attendrons moins longtemps.

Coré suivit cette suggestion et plaçant le caddie devant une caisse automatique disponible commença à charger. Dès la première boîte une voix artificielle l’interpella :

— Placez votre achat sur le plateau, faites lire son code barre.

Ainsi fit-elle et elle continua à charger les boîtes. Au onzième chargement, la voix l’arrêta :

— Vous êtes devant une caisse express pour les achats de dix articles ou moins. Reprenez vos achats et allez à une autre caisse.

—Mais je n’ai qu’un seul article ! protesta Coré Une trentaine de…

La caisse automatique l’interrompit.

— Attendez que je consulte l’….

—Le magasin ne vend pas de trentaines, énonça la caisse automatique au bout d’une minute : nous n’avons pas cet article.

La surveillante de la batterie d’automates s’approcha :

— Vous avez trop d’articles, allez plutôt aux caisses de droite.

— Mais ce sont tous les mêmes ! Il y en a trente.

La préposée sortit sa clef pour sauver la situation mais insista pour que les boîtes soient déposées dans une autre caisse :

—Vous appuyez sur la touche des articles sans code barre, vendus au poids, mesuré sur le plateau : les légumes au détail par exemple. Votre boîte ne figure pas sur leur liste, mais on a prévu une touche pour un nouveau « légume » : ce sera votre boîte. Tapez-en le prix unitaire sur ce clavier. Placez toutes vos boîtes sur le plateau maintenant : ça pèse bien vingt cinq kilos et demi ? Vous êtes d’accord ? La caisse affiche le prix de vingt quatre kilos de ce « légume », vendus au détail. Elle a déduit automatiquement le poids de la ferraille et des étiquettes. Il vous reste à payer le prix de votre achat. Vous réglez par carte ? On n’attend plus que votre code. Bonne journée.

Médusée par l’à-propos de cette modeste employée, son adaptativité à la nouveauté, Coré plaça dans le lecteur la carte à puce supposée appartenir à Madame Dustix, et tandis que devant elle Richard composait le code et attendait son ticket, elle médita sur les conséquences incalculables de ce geste dans l’arrière-plan. Le lecteur lui signala que la banque avait enregistré la dette, débité le compte de Madame Perséphone Dustix du prix des boîtes, et crédité la banque du magasin qui créditerait à son tour en temps voulu le compte du magasin, non sans avoir indiqué en face des références du produit acheté, l’étagère où il avait été pris et de nombreuses autres indications intéressantes de marketing local ; et non sans avoir noté en face du numéro de carte tout ce que le magasin savait déjà à propos de Perséphone.

En temps voulu, un programme de logistique intégrée dûment mis à jour pourvoirait au réaprovisionnement de l’étagère via le stock du magasin, mais auparavant des discussions passionnées auraient été engagées entre les responsables du marketing sur la signification de son geste d’achat de trente boîtes, de son larcin de sept pépins de grenade, et leur incidence sur les ventes consolidées ; des conclusions seraient tirées par le système d’information pour une aide à la décision, le tout en ignorant qu’il y avait eu substitution d’une cliente à une autre. Ou peut-être rien de tout cela n’arriverait si les pois n’étaient pas dans le collimateur ce jour-là.

Coré déchargea le contenu de son caddie dans la malle arrière de sa voiture, récupéra sa pièce d’un euro consignée, et régla sa dette à Richard pour cet achat contre un reçu en bonne et due forme à remettre au comptable de l’association.

Ils se rendirent ensuite au bureau du Contrôleur assermenté, auquel elle demanda d’assister à l’ouverture des boîtes afin de témoigner de leur contenu. Elle lui remit une copie de la norme de définition des pois d’après les filtres.

Richard Dustix ramassa les pois dans une enveloppe plastique qu’ils transportèrent à la Fédération pour les trier dans les minifiltres de soixante centimètres.

—Heureusement que vous avez pris trente boîtes, remarqua-t-il : en filtrant une seule boîte, vous auriez eu bonne mine !

A la fin du tamisage selon les régles appliquées à l’usine, Coré pesa les pois sous contrôle, et Richard Dustix contresigna sous forme de constat le rapport des mesures, attribuées à Mademoiselle Coré d’Olympe pour l’association des consommateurs, à Madame Perséphone Dustix dans la copie adressée au supermarché : «Tous les pois sans exception passent à travers le minifiltre de calibre 8,75 ; quelques pois pesant mille deux cents grammes refusent de passer à travers le minifiltre de calibre 8,2, malgré une rotation prolongée ; en revanche quelques pois pesant sept cent vingt grammes traversent le troisième minifiltre de calibre 7,5. Le soussigné Richard Dustix, contrôleur assermenté, déclare que les pois des trente boîtes, vendus sous la qualification de très fins, constituant aux dires du rapporteur mesureur et sous sa responsabilité un échantillon significatif du produit mis en vente, contiennent cinq pour cent de fins, mais aussi trois pour cent qui auraient mérité la qualification d’extra-fins».

A réception de ce rapport, le Directeur du magasin le transmit sans tarder au Service des Ventes, en lui demandant d’en tirer les conséquences. Puis il écrivit une lettre à Madame Dustix. Son contenu la remplit de perplexité : il stipulait que l’augmentation justifiée de prix pour trois pour cent d’extra-fins compensait la diminution de prix réclamée pour cinq pour cent de fins, compte tenu du prix surtaxé de sept pépins de grenade, de sorte que le contrat était respecté et la morale sauve.

Des réunions de travail furent organisées à l’Association des Consommateurs pour tirer les conclusions de cette expérience. Relevons les échanges de vues principaux auxquels ces débats donnèrent lieu :

— Il faudrait encourager une demande créative ! Une sorte d’école pour les consommateurs…

— La différenciation stratégique à partir d’une opération de calibrage codifiée réduit la qualité de la matière consommée à peu de chose.

—Nous avons des pois XF, TF et F ; et une série de machines. Pourquoi ne pas ouvrir un Musée des Pois, Calibres et Trieuses ? Il existe bien un Musée de la Crêpe en Bretagne, et de la Pizza du coté de Naples.

— C’est cela, muséifions les pois, intégrons-les au patrimoine mondial, qu’ils deviennent objets d’acculturation ! Pourquoi ne demanderions-nous pas au Bureau International des Poids et Mesures de conserver trois calibres en platine iridié au Pavillon de Breteuil à Sèvres ?

— Qu’avons nous à faire d’un Musée ! Nous sommes dans la vie active. On met au musée les poids morts du marché, les obsoletes, les gens à la retraite…

Coré s’empressa de distribuer le contenu des trente boîtes aux membres de l’association avec lesquels elle travaillait, en leur recommandant de les consommer le jour même, mais ils étaient formatés pour ne croire qu’à la date limite marquée sur un emballage, et mirent ces pois non emballés à la poubelle noire des déchets organiques recyclables.

[1] FREUD S. : Totem et Tabou, Payot, 1965, pp 28- 29

[2] ARISTOPHANE. : Les Thesmophories (411 av J-C)

[3] ARISTOPHANE. : ibidem.

[4] BURNS R. : Comin’ Thro’ the Rye in J. D. SALINGER : L’attrape-cœurs, Pocket Laffont, Paris, p. 210

[5] FELLER W. : The Persistence of Bad Luck, in : An Introduction to Probability Theory, Wiley, New York 1966 II p. 16

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